Lettre à Jean-Luc Mélenchon

Le Front de Gauche du Numérique
à
Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle

Cher camarade,

À la Bastille le 18 mars, tu disais ceci :

« C’est nous qui étendrons les territoires de la liberté là où l’inventivité humaine et son génie a créé de nouveaux espaces. Car c’est nous qui dirons : la liberté sur la toile est inaliénable, et il ne sera plus jamais permis de faire Hadopi. »

Le Front de Gauche du Numérique, qui a lancé un appel « pour une révolution numérique et citoyenne », propose qu’un de tes prochains discours pédagogiques développe cette question, qui ne se limite pas d’ailleurs à la liberté sur Internet.

Bien sûr tu sauras, comme d’habitude, trouver les mots forts pour le dire et le faire partager à toutes et tous.

Nous voulons seulement t’apporter quelques éléments, pour alimenter ta réflexion, sur le sujet du numérique et de la révolution informationnelle, dont le capitalisme s’est emparé et pour lequel il a entretenu auprès du peuple l’idée que c’était une boîte noire incompréhensible et réservée à des experts, ainsi devenue un instrument supplémentaire de la société de domination dans laquelle celui-là nous plonge.

De bons textes pour balayer les analyses du Front de Gauche du Numérique :

1. Chacun sait qu’est en cours une «révolution numérique» qu’on appellera plutôt «révolution informationnelle» (informatique et information numérisée).

En effet, au cours du XXème siècle est née une science nouvelle : l’informatique. Celle-ci a engendré du matériel (ordinateurs et réseaux) mais aussi et surtout de la production intellectuelle : les logiciels. Ces logiciels ont ensuite permis la création et la diffusion de richesses culturelles, scientifiques etc. – en un mot informationnelles – et augmenté significativement le champ de la liberté d’expression.

Dès le début la lutte a été engagée entre les tenants d’une marchandisation de ces biens communs immatériels – fondée sur une économie de rente permise par la «vente» de licences au détriment des libertés des utilisateurs et par des portefeuilles de brevets instituant de nouveaux monopoles – et ceux qui voulaient partager ces biens communs entre tous les êtres humains et en faire un nouvel espace de liberté. C’est l’affrontement bien connu entre Bill Gates créateur de Microsoft et Richard Stallman père du mouvement pour les logiciels libres, le premier traitant le second de «communiste d’un nouveau genre». [Le logiciel libre, selon son initiateur, est un mouvement social qui repose sur les principes de Liberté, Égalité, Fraternité.]

 

2. Or la dite «propriété» intellectuelle est une notion fallacieuse comme le dit Sophie Duvauchelle sur son blog citant Condorcet qui disait déjà : « Nous avons cru devoir terminer cet ouvrage par quelques réflexions sur la propriété littéraire. Un homme a-t-il le droit d’empêcher un autre homme d’écrire les mêmes choses que lui-même a écrites le premier ? Telle est la question à résoudre. En effet, on sent qu’il ne peut y avoir aucun rapport entre la propriété d’un ouvrage et celle d’un champ, qui ne peut être cultivé que par un homme ; d’un meuble qui ne peut servir qu’à un homme, et dont, par conséquent, la propriété exclusive est fondée sur la nature de la chose. »1

Victor Hugo au Discours d’ouverture du Congrès littéraire international de 1878 disait aussi : « Le principe est double, ne l’oublions pas. Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient —le mot n’est pas trop vaste— au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous. »2

Il ne viendrait à personne l’idée de marchandiser le théorème de Pythagore et pourtant le capitalisme l’a fait avec les idées informatiques en déposant des milliers et des milliers de brevets sur les logiciels, c’est-à-dire sur la décomposition en étapes de raisonnements pouvant être tenus par un cerveau humain. Les brevets logiciels sont le fer de lance d’une humanité totalement aliénée n’ayant même plus la «propriété» (sans que l’on sache bien ce que cela puisse vouloir dire) de certaines fonctions de son cerveau !

 

3. L’École est pour le Front de Gauche une préoccupation centrale. Outre la nécessaire généralisation des logiciels libres pour équiper les établissements et pour l’enseignement ainsi que celle des ressources éducatives libres, nous souhaitons ardemment que le Front de Gauche défende dans son programme, que tu défendes en tant que candidat, un indispensable enseignement de l’informatique pour tou-te-s sous la forme d’une discipline scolaire.

 

4. L’informatique est partout. Dans la vie de tous les jours de tout un chacun, permettant des interactions humaines qui même si elles sont dématérialisées, ne sont pas virtuelles. Elle est la forme contemporaine de l’industrialisation. Or la «réindustrialisation» suppose une forte compétence globale en informatique3. Les débats de société sur les transformations qu’elle engendre se multiplient : Hadopi, libertés numériques, neutralité du Net… Il y a donc un triple enjeu : former l’homme, le travailleur et le citoyen ; à savoir les missions traditionnelles de l’École.

Dire simplement que l’École doit permettre aux élèves de «savoir cliquer» en plus de lire, écrire et compter (comme lu dans le programme de François Hollande), c’est oublier que les futur-e-s femmes et hommes, travailleur-se-s et citoyen-ne-s ont besoin d’avoir des représentations mentales opérationnelles, les connaissances scientifiques et techniques pour être en phase et en prise sur la société dans laquelle ils vivent.

C’est pourquoi l’informatique doit devenir, davantage qu’aujourd’hui, discipline en tant que telle, composante à part entière de la culture générale scolaire.

 

5. Nous insistons également sur la nécessité de promouvoir des mesures d’alphabétisation numérique large sous forme d’éducation populaire. Nous n’en avons pas encore discuté mais ne faudrait-il pas envisager de proposer dans chaque village et dans chaque quartier à côté de la mairie, de l’école, des bureaux de poste du XXIème siècle ? Des espaces publics numériques équipés d’ordinateurs avec des animateurs, fonctionnaires territoriaux, capables de former les citoyen-ne-s à ces technologies, réactualisant le vieux rêve de Jean Macé : « Partout où il y a un champ ; partout où il y a un esprit, qu’il y ait un livre. ».

 

6. Dans ton discours de la Bastille du 18 mars 2012 tu as également parlé de notre souveraineté et dit : « La souveraineté telle est la grande question qui va désormais engager toute l’Europe ». À l’ère du numérique, cette souveraineté passe par notre souveraineté informatique. Il n’est pas admissible que l’informatique des services publics, en particulier l’école, soient sous la tutelle des grandes firmes transnationales qui ne payent aucun impôt sur les sociétés en France sur la vente de leurs licences. Une loi doit généraliser l’usage des logiciels libres dans toutes les administrations.

Nous demandons également que toutes les collectivités territoriales utilisent exclusivement des logiciels libres. Nous ne partons pas de rien. L’association Adullact par exemple travaille dans ce sens et a déjà aidé de nombreuses administrations à s’équiper et à former les utilisateurs.

Des séries de logiciels métiers ont été réalisés, tels Open Mairie développé par la ville d’Arles en partenariat avec des entreprises de Marseille et sa région, dont ont pu bénéficier des centaines de mairies de France, permettant une coopération entre les différentes collectivités territoriales, réalisant ainsi des économies d’échelle par la mutualisation des nouvelles « briques logicielles » apportées au pot commun par les différents acteurs, selon le modèle du libre qui ne fonctionne que parce que chacun-e apporte ses apports à tou-te-s et le produit de ces efforts collectifs est librement accesible à tou-te-s.

 

7. Une impulsion nationale est nécessaire, les petites entreprises du logiciel libre n’ayant pas les possibilités financières de répondre à des appels d’offres pour généraliser leurs solutions. Cette question devra être traitée par une nouvelle délégation interministérielle au numérique évoquée plus bas, dans le but de relancer l’investissement productif utile, en interaction avec les pôles publics de l’industrie dans chaque territoire et le pôle financier public.

 

8. Concernant Internet, la nécessaire égalité des citoyen-ne-s à face à l’accès pose aussi la question des réseaux à haut débit sur tout le territoire. Faut-il laisser ceci à la charge des collectivités ou aux opérateurs de télécommunications ? Au risque de nombreuses «zones blanches» non rentables.

 

9. Sans doute y-a-t-il là un «grand chantier» à entreprendre comme le XIXème ou le XXème siècles ont su le faire avec le réseau de chemin de fer ou le réseau électrique. C’est un chantier immense qui pourrait être porté par une délégation interministérielle au numérique ayant pour objectif principal l’aménagement homogène de notre territoire en fibre optique en synergie avec les collectivités territoriales et la coordination entre tous les projets numériques en matière d’éducation, d’équipement des organismes publics etc. Il va de soi qu’un certain nombre d’infrastructures (celles que l’on nomme «non duplicables» doivent être nationalisées dans le cadre d’un nouvel opérateur public des télécommunications (re-nationalisation de France Telecom – Orange).

 

Aujourd’hui les media et certains lobbies réduisent la question du Numérique à celle de savoir par quoi l’on pourrait remplacer HADOPI et comment on rémunère les artistes (en réalité, ceux qui sont labellisés par l’industrie capitaliste du «divertissement»). Ceci est un arbre certes important mais qui cache une forêt de potentialités en termes de développement économique et d’aménagement du territoire, en termes d’éducation et de formation tout au long de la vie, de cohérence des politiques publiques etc. L’enjeu de la réindustrialisation est fondamental pour la France, mais le Numérique permet également la mise en place concrète de modes de production extra-capitalistes, non-centralisés, basés sur la coopération et l’échange, que le Front de Gauche doit comprendre et promouvoir.

Pour la première fois, une révolution scientifique et technique a une portée libératrice à l’échelle de l’humanité et dans un temps record. Universaliser et démarchandiser l’accès à la connaissance devient possible. Internet est ainsi un gigantesque espace de démonstration concrète des limites du capitalisme, sans aucun doute une nouvelle «frontière» que l’humanité doit franchir contre ceux qui veulent en ce domaine étendre ce que nous appelons les nouvelles enclosures. Les logiciels libres, les communautés interactives, le partage et l’élaboration collective de l’information sont une remise en cause de la pyramide traditionnelle des pouvoirs, appelant la coopération et l’échange. Ces sujets, dont de nombreux acteurs soulignent l’absence dans la campagne, sont pourtant au cœur d’un nouvel affrontement de classe. Ce combat concerne l’humanité tout entière. Il est celui du rétablissement d’un rapport de force politique permettant de dépasser la société du péage et ses nouveaux féodalismes, et de construire la société du partage, celle du communisme informationnel. L’Humanité a tout à y gagner. Et ce qu’elle a à y perdre cette fois-ci n’est rien moins que la substance du monde.

Nous sommes bien entendu à ta disposition pour en discuter de vive voix si tu le souhaites.

 

Fraternellement et librement.

 

Pour le front de gauche du Numérique,

Gérard Blanchet (GU), Sophie Duvauchelle (PG), Jérôme Relinger (PCF)

Rosaire Amore, Yves Contreras, Guillaume Desguerriers, Emmanuel Dessendier, Hervé Le Crosnier, Yann Moulier Boutang, Charlie Nestel, Bruno Rivier, Gilles Roussi, Hugo Roy, Anita Rozenholc

 

1. Nicolas de Condorcet, Fragments sur la liberté de la presse, 1776

2. Victor Hugo, Discours d’ouverture du Congrès littéraire international de 1878

3. concernant l’enseignement de l’informatique, le rapport Stratégie nationale de recherche et d’innovation, SNRI, faisait en 2009 le constat que « la majorité des ingénieurs et chercheurs non informaticiens n’acquièrent pendant leur cursus qu’un bagage limité au regard de ce que l’on observe dans les autres disciplines »

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